Florent Ladeyn : « Ma nature n’est pas d’être spectateur de la bêtise sans tenter d’expliquer à un fou qu’il est fou »

Suite à l’annonce de la fermeture de Bisteack, restaurant situé à Béthune (62), le chef Florent Ladeyn a subi une vague d’attaques personnelles et professionnelles. L’homme, qui n’est pas du genre à « rester assis et tendre la joue gauche, s’est fendu d’un long message sur son compte Facebook. Un texte aussi clair que vigoureux, particulièrement salutaire en ces temps où chacun se rêve en justicier blanc derrière leur écran noir. Bouillantes a décidé, avec l’accord de son auteur, de publier l’intégralité du texte.

 » Mon papa, ma famille , m’ont toujours dit gamin et je m’en souviens très bien, que lorsqu’on ne sait pas, il n’y a que deux options, soit on demande ou on se renseigne, soit on ferme sa g… 

Aujourd’hui, et c’est l’un des grands maux de notre société, on me rapporte beaucoup de réactions sur les réseaux suite à la fermeture de notre établissement de Béthune, d’attaques perso, pro et autres bassesses, écrites par des gens bien cachés derrière leurs écrans qui parlent de sujets qu’ils ne connaissent pas, parce que oui aujourd’hui on a un bel outil qu’est Facebook, mais bon ce n’est pas parce que tu as une plateforme que tu as le droit d’ouvrir ta bouche sur des sujets que tu ne connais pas, encore moins que tu as raison. Avant, seuls ceux qui savaient étaient écoutés ou lus, aujourd’hui on tire tout le monde vers le bas car n’importe quel béotien se fait passer pour un érudit, et qu’il faudrait s’excuser d’éclairer ceux qui parlent sans savoir. Je ne vais pas m’excuser, ni me plaindre de bosser comme un chien, ni d’apporter la vérité sur un tissu de conneries écrites par des gens qui ne savent pas… 

Je suis cuisinier avant tout. Ce que j’aime par-dessus tout, c’est créer, donner du plaisir, faire des services, être au contact des gens. C’est pour ça que je continue à le faire chaque jour. J’ai jamais eu la folie des grandeurs. Travailler comme je le fais, avec mes convictions – sur l’origine des produits, sur l’humain – ça a un coût, ça demande de l’énergie, de l’investissement. Mais je lâche pas. J’ai jamais cherché à surfer sur une notoriété ou à me faire des couilles en or.

Je refuse les collabs, des voitures gratuites en échange de posts, les contrats à plus de 100 000 euros pour mettre ma couenne sur une boîte de conserve et tout ce qui va avec, parce que je suis pas là pour ça, que je ne suis personne. Je fais des choix. Et je me dois de consacrer ce temps-là à mes équipes, à mes restos.

Quand on fait en essayant de faire bien, avec des principes, on est souvent le premier à passer devant le tribunal des bien-pensants sur les réseaux.

Les gens jugent sans poser de questions, sans chercher à comprendre.

Entendre des critiques constructives, je sais faire. Mais lire des attaques gratuites sur moi, écrites par des gens qui m’ont jamais rencontré, sans une once d’humanité, c’est dur. Pas parce que je suis touché dans un pseudo ego ou autre, juste parce que ces personnes là fantasment une image loin de la réalité, me l’imposent, et dur car ma nature n’est pas d’être spectateur de la bêtise sans tenter d’expliquer à un fou qu’il est fou. 

Y’en a beaucoup qui se dispensent de réfléchir. On leur donne un clavier, et ils se croient experts sur des sujets qu’ils ne maîtrisent pas. Le but, c’est sûrement de blesser. Et ouais, c’est réussi. Mais faut pas compter sur moi pour rester assis et tendre la joue gauche. Je dors sur mes deux oreilles et peux me regarder dans le miroir. Ces mêmes personnes si elles prenaient ma place ne serait ce qu’une semaine seraient en boule au fond de leurs lits car gérer plus de 100 personnes, bosser 6,5 jours / semaine du matin à la nuit et éteindre les feux qui s’allument tout seuls chaque jour, sans prendre 1 € de salaire sur mes restos c’est du sport. 

J’ai ouvert beaucoup d’adresses ces dernières années, plus que prévues, parce que les projets étaient beaux, parce qu’il y avait du sens, parce que je crois qu’il y a encore tellement à faire – pour les gens, pour étendre une autre façon de bosser, de consommer, de faire plaisir.

Mais c’était aussi pour rebondir. Parce qu’on m’a trahi, que j’ai été volé. Parce que je suis tombé sur les mauvaises personnes ou qu’elles sont tombées sur un gars qui bosse dur et qui pense naïvement qu’on peut donner une confiance totale et aveugle quand on aime, et que ces chiffres notés sur un compte ce n’est pas ce qui me fait me lever chaque matin, car en soit ça n’existe pas vraiment, ou que ce n’est pas le but de la vie. Bref je me suis fait baiser on nous a annoncé y a 2,5 ans qu’on était mathématiquement morts à cause de ces personnes alors que les restaurants tournent … et c’est pour cela par exemple que Béthune, c’est terminé, au delà de l’aspect financier, c’est l’affection pour mon équipe qui me touche, on a essayé, ça n’a pas fonctionné car j’ai hérité d’un restaurant ouvert 2 ans après la date prévue, où l’enveloppe travaux a été largement dépassée par les personnes en charge de ce travail, l’ingérence et les trahisons dont je parlais plus tôt… le business de la restauration n’est pas toujours simple, et n’avoir que des restaurants qui cartonnent pourrait donner l’impression de chance, quand on bosse autant qu’on bosse, en relativisant,  ne pas compter sur la chance est plutôt sain … mais on est encore là, avec ceux qui bossent et qui y croient. On ne nous met pas à terre, on approche parfois un genou du sol, mais on ne s’arrêtera pas à cause de ces profiteurs. Pas par fierté, mais par éducation et parce qu’on est conscients qu’on donne tout. On a monté tout ça grâce à notre travail, à la résilience, et avec une foi inébranlable en notre projet. Nous n’avons pas d’investisseur derrière nous, vous êtes nos business angels à chacune de vos visites chez nous. 

Je suis pas là pour me justifier mais y’a une vérité à rétablir apparemment. Je vis pas dans une tour à appuyer sur des boutons. Et je m’en fous d’avoir ma tête à la une de je ne sais quel article. Tout ce que je fais, je le fais avec le cœur. Avec du travail. Parce que j’ai grandi dans ces valeurs-là, à l’auberge. Parce que j’ai vu mon père bosser comme ça. Ma journée commence… et je sais jamais quand elle s’arrête, si elle s’arrête. Le Mont Noir, et tout le reste, c’est moi, mon père, mes proches. Des journées et des soirées entières. C’est que des histoires comme ça. On se démerde toujours. Parce que ouais, il y a toujours beaucoup plus derrière l’image qu’on croit voir.

Et je vais continuer. Faire tout ce que je fais, chaque jour. Pas pour prouver à ces détracteurs aussi bêtes que méchants  qu’ils ont tort. Mais parce que je sais pourquoi et comment je travaille. Je sais pourquoi j’ai fait ces choix et pourquoi je ne ferai pas un pas de côté quant à mes convictions, même si ce combat pourrait paraître perdu d’avance il me semble important de le mener, de pouvoir dire à mes enfants quand je serai plus abîmé par le travail que bcp de pères de leurs potes que j’ai fait ça pour montrer que c’était possible, par amour, entouré de gens extraordinaires, et que la vie c’est pas forcément suivre des chemins tout tracés, que leur papa et ses collègues n’ont jamais baissé les yeux ni leurs frocs pour quoique ce soit, face a qui que ce soit. 

Je cherche pas à plaire à tout le monde. Je donne rarement du temps à ces conneries, parce que j’ai déjà assez à vivre. Mais je fuis pas l’adversité, la bêtise ni la méchanceté gratuite. Je viens de Flandre, du rugby, j’ai déjà bossé pour deux vies et il me reste assez d’énergie pour en faire au moins autant … tout en prenant le temps de fermer les grandes bouches des poissons clowns qui hurlent dans le noir, avec ce désir partiellement masqué de les casser. 

Maintenant vous en savez plus, sachez que depuis 3 ans, on a encore plus besoin de vous que jamais, qu’on bosse plus que jamais dans un contexte global qui n’a jamais été aussi fragile pour tous, mais qu’on ne changera pour rien au monde le fait de bosser avec nos voisins, pour nos voisins, et que quitte à vivre, autant le faire à 1000 à l’heure, quitte à mourrir, autant le faire libre. »

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PratiqueFlorent Ladeyn sur Instagram
Photographie | Emmanuelle Levesque

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