Hémicycle (Paris, 7e arr.) : la confiance ou la censure ? 

Ouvert depuis la fin août 2023, entre la fin des vacances estivales et le retour aux choses sérieuses, le restaurant Hémicycle, ex-Loiseau Rive Gauche, revendique une cuisine voyageuse et gourmande, avec des accents substantiellement italiens. À deux pas de l’Assemblée nationale, le mangeur vote-t-il la confiance ou la censure au chef Flavio Lucarini ? Retour d’expérience.

Si l’expérience d’un repas peut être définie comme la rencontre d’un art éphémère à réaction immédiate, l’émergence d’une cuisine, dans son identité, son exécution et sa limpidité, s’inscrit dans la durée. Le talent se sent, se perçoit parfois au premier coup d’oeil, ou de fourchette, mais il n’a pas vocation à se figer. Surtout pas. Il doit au contraire se confronter chaque jour au réel pour grandir, s’affiner, s’affirmer. En cuisine, temps courts et temps longs ne s’opposent pas ; ils cohabitent. Il n’empêche que, derrière les mots, la réalité peut être bien différente. Combien de chefs disposent d’un réel talent sans jamais trouver la bonne adresse ; sans jamais trouver le bon équilibre intérieur et se sentent obligés d’être dans une démonstration permanente où la technique prend le pas sur l’émotion ; sans jamais rencontrer succès et reconnaissance ? Malheureusement, les planètes ne sont pas toujours alignées. 

_

Dans son système très solaire, le restaurateur Stéphane Manigold a su trouver les bonnes orbites. Difficile de nier son talent pour faire vivre et progresser ses tables, sans exception aucune au sein du groupe Éclore. En récupérant le fonds de commerce de feu Loiseau Rive Gauche, rue de Bourgogne, il a d’abord tâtonné en faisant passer des tests à une cheffe… qui n’a pas convaincu. Celle-ci a finalement rejoint un célèbre bistrot parisien. À l’autre bout de Paris, dans son Bistrot Flaubert (17e arr.), le chef Flavio Lucarini faisait des merveilles culinaires qui bouleversaient les frontières – mais existent-elles vraiment encore aujourd’hui ? – de la bistronomie et de la gastronomie. Pragmatique, Stéphane Manigold a donc proposé au chef italien de traverser la Seine pour qu’il y magnifie sa cuisine dans une adresse intégralement refaite. Passant d’une rive à l’autre, d’un bistrot lustré par le temps à un écrin contemporain hautement calibré, ce dernier a compris le message : avec son équipe, qui a suivi la migration du transalpin, il fallait pousser les curseurs et regarder vers le haut. 

En cet fin d’été 2023, avant que l’heure de la rentrée ne sonne officiellement, Hémicycle allumait le feu. D’emblée, le rythme des assiettes fut fortissimo et leur intensité fortississimo : une puissance gustative bastonnante qui jouait incontestablement un cran trop haut. Quelques jours plus tard, Flavio Lucarini rectifiait déjà le tir mais conservait encore les menus défauts des commencements d’une nouvelle aventure, entre timidité et assurance surjouée. Février 2024, retour chez Hémicycle et, sans que cela soit réellement une surprise, la maison, après cinq mois de vie, a changé de calibre. Les assiettes percutent comme il faut, gardant leur puissance mais gagnant en délicatesse, à l’instar d’une divine « selle d’agneau rôtie, cime di rapa farcis, sauce pistache bergamote, sardine fumée et curry vert maison », débordante de gourmandise ; le service s’est agréablement rodé, beaucoup plus détendu sans rien perdre de son professionnalisme. Même le cadre, réchauffé côté décoration, fait désormais corps avec l’univers culinaire du couple Flavio Lucarini et Aurora Storari (remarquables desserts !). De Rome à Paris, Hémicycle sait faire voyager ses convives, lesquels n’ont pas envie que le périple s’arrête. Au 5 rue de Bourgogne, mieux qu’une majorité absolue rêvée par d’autres, la confiance est adoptée à l’unanimité. 

_____

Pratique

Ouverture | Fin août 2023

Capacité | 32 couverts

Cuisine | Ouverte, avec un comptoir où il est possible de manger (vue panoramique sur les cuisines)

Tarifs | e/p/d au déjeuner (49€) ; menu « Cassia » en quatre temps (85€) ; menu « Appia » en six temps (105€) ; menu « Aurelia » en huit étapes, uniquement au diner (125€) ; un accord mets et vins est possible sur chaque menu 

Pratique | 5 rue de Bourgogne, Paris 7e arr. | Ouvert au déjeuner et au dîner du mardi au samedi | Site InternetCompte Instagram

_____

Secrétariat de rédaction | Sarah Rozenbaum
Photographies | Ingrid Lovstromlov, Alizée Cailliau

MICHELIN FRANCE 2025

LES COURTS BOUILLANTES

LES DERNIERS ARTICLES

La SNCF mène-t-elle grand train avec son nouveau bistro ?

La SNCF a lancé début mars une nouvelle offre de restauration à bord de ses TGV. Dans une sorte de retour sur son histoire et de tentative de coller à la mode des bistrots, des plats chauds tels que les crozets reblochon et la saucisse purée sont désormais disponibles. Mais est-ce bon ? Pour Bouillantes, la journaliste Sarah Rozenbaum a goûté.

Guillaume Galliot : « Mon terroir est international » (podcast)

Vu de Hong Kong, les problématiques des chefs de cuisine sont-elles les mêmes qu’en France ? Importance et impact des étoiles Michelin, sourcing produits, logistique, saisonnalité, autant de thèmes abordés avec le chef français Guillaume Galliot, à la tête du restaurant triplement étoilé Caprice, situé au sein du prestigieux hôtel Four Seaons. En expliquant que « (son) terroir est international, de la France jusqu’à l’Australie », on comprend que sa logique culinaire se distingue du discours français traditionnel. Un podcast dépaysant et instructif comme il faut. 

Ultraviolet (Shanghai) : fin d’une table d’intention

À quoi tient la véritable singularité d’un restaurant : la cuisine, le talent culinaire du chef, le prestige de l’adresse, les moyens économiques ? Et si la réponse se nichait ailleurs, du côté d’un vocable rarement utilisé dans le monde de la gastronomie, celui de l’intention ? Application d’une réflexion très concrète avec la fermeture prochaine du restaurant Ultraviolet de Paul Pairet.

Fermeture du restaurant Ultraviolet (Shanghai) : entretien avec Paul Pairet

Fin mars 2025, le restaurant Ultraviolet fermera définitivement ses portes après treize années d’activité. Ce concept, unique au monde, qui convoque tous les sens et propose une scénographie exceptionnelle du repas, a été récompensé de trois étoiles au guide Michelin. Le média Bouillantes s’est rendu à Shanghai pour rencontrer le chef Paul Pairet qui explique les raisons de cette fermeture et ses projets.

Maison Ruggieri (Paris, 8e arr.) : la nouvelle équipe évincée sans ménagement et un ‘deux étoiles’ qui fout le camp

L’histoire aurait pu être belle. Elle a viré au cauchemar. Après le départ du chef Martino Ruggieri du restaurant qui portait son nom, la propriétaire des lieux Shamona Viallet a fait venir une nouvelle équipe issue d’un grand palace parisien, le Bristol (Paris) en promettant un « projet trois étoiles » et des investissements à la hauteur. La réalité a été totalement différente : une mise à l’écart sans les formes et un nouveau projet qui tangue déjà. Récit.

Shamona Viallet (propriétaire de Maison Ruggieri) : « Vous m’appelez pour écrire un article mais vous ne savez pas qui je suis »

Contactée par Bouillantes pour comprendre pourquoi six cuisiniers capés, venant notamment du restaurant Epicure (Paris, 8e arr.), ont quitté leur poste pour rejoindre un projet qui ne verra jamais le jour avec eux, la propriétaire de l’ex-Maison Ruggieri (et du restaurant Maison Dubois) a joué au chat et à la souris, refusant de répondre, bottant en touche, convoquant ses avocats à de multiples reprises, oubliant même sa promesse d’investir dans un projet qu’elle voulait « trois étoiles ». Entretien aux limites de l’absurde mais riche de sens.

Hakuba (Paris, 1er arr.) : plénitude à tous les étages

Au rez-de-chaussée du Cheval Blanc Paris, la cuisine « boulangère » de Maxime Frédéric a cédé sa place depuis plusieurs mois aux menus omakase d’Hakuba, table « gastronomique dans un Japon ritualisé » dirigée par Takuya Watanabe et orientée par Arnaud Donckele. Le résultat est ébouriffant.

On ira manger… chez Maison Lagure (La Garenne-Colombes, 92)

Il est de retour. Après le Lucas Carton, puis le Saint-James où il était salarié, le chef Julien Dumas se lance dans l’aventure entrepreneuriale. Avant de créer une table aux ambitions gastronomiques, il ouvre Maison Lagure qui se veut « chaleureuse et familiale ». Et ambitieuse.

Ventes, ouvertures, développement : Alain Ducasse joue au Monopoly

Il vend d’un côté ses restaurants, il prévoit de l’autre d’ouvrir six tables et une quinzaine de boutiques en 2025, il s’installera l’année prochaine à la Maison du peuple, en banlieue parisienne, avec une batterie de projets : Alain Ducasse ferme sans cesse des portes pour en ouvrir d’autres, mélangeant le très chic et le faux populaire. Ducasse, girouette et caméléon, joue encore et toujours au Monopoly.

Événements culinaires : l’invitation pour deux doit-elle être la règle ? 

Le secteur de la restauration regorge d’événements, du plus intime au plus prestigieux, et sauf exception, les invitations sont « personnelles » et réduites à une seule personne. Récemment, un chef étoilé a jeté un pavé dans la mare en estimant que cette pratique nuisait à l’ensemble de l’écosystème du restaurant. Sur Instagram, Bouillantes a posé la question de savoir s’il fallait instituer le principe de l’invitation pour deux. Réponse.

Quand la start-up SumUp trouve cinq tables étoilées à Tours

Pour communiquer, se faire connaitre et trouver ainsi des clients, de nombreuses sociétés réalisent des « études » pour prouver un soi-disant sérieux et une connaissance du secteur. La start-up SumUp en a récemment publié une qui vaut le détour : elle a tout bonnement inventé cinq tables étoilées dans la bonne ville de Tours qui n’en compte… aucune.

Vaisseau (Paris, 11e arr.) : excitation papillaire totale

Il a longtemps cherché, plusieurs fois hésité, puis il s’est arrêté sur cette adresse de la rue Faidherbe pour ouvrir sa table fin 2023. Depuis, le Vaisseau du chef Adrien Cachot ne désemplit pas et les louanges ne cessent pas non plus. Après avoir enfin trouvé un petit siège, Bouillantes y a posé son séant. Un voyage ébouriffant.

Loulou (Paris, 1er arr.) : assiettes vilaines pour belles mondaines

De Courchevel à Ramatuelle, en passant par Roquebrune et Paris, le concept Loulou, créé par Gilles et Claire Malafosse et racheté par le groupe Barrière, propose dans des lieux extraordinaires une cuisine d’une intense banalité. Ne portant que peu d’attention à la chose culinaire, les mondains s’y retrouvent dans un entre-soi désespérant. Rue de Rivoli, le Loulou parisien sombre dans le ridicule et le vulgaire.

Quand la Réunion s’arrange au rhum 

Parfois moins connu et réputé que ses cousins antillais, le rhum de la Réunion fête cette année les dix ans de son indication géographique (IG). Spécificités organoleptiques, place centrale du rhum arrangé, influence du bio, entretien avec Cyril Isautier, dirigeant de la maison éponyme.