Médiatisation et mauvaises habitudes généralisées, voilà un couple qui n’a jamais fait bon ménage. Le secteur de la restauration est en train de l’apprendre à ses dépens. Pire, il se le prend désormais en pleine poire. Preuve avec ce petit film de trente secondes commandé par le gouvernement pour lutter contre les drogues en général et la cocaïne en particulier. Bien sûr, c’est injuste mais c’est comme ça. Il y a des chefs qui ne sont pas médiatiques (l’immense majorité) et qui ne se remplissent pas le nez avant chaque service (une majorité également), et il y a les autres. Des têtes de pont souvent. Et parfois des têtes de con. Ils font mal à la profession. Ce film en est la preuve cinglante.
Que voit-on dans ce spot ? Un condensé du pire de la restauration. En cuisine, en plein service, le chef gueule, rien ne va, il manque un ‘gars’ à un poste, l’assaisonnement n’est pas bon, le rythme n’est pas assez soutenu, hop un rail de cocaïne rapide (qui est cachée dans le casier du chef), et voilà le moment où le chef vérifie l’assiette avant l’envoi en salle. Il essuie au chiffon à droite de l’assiette, mais du sang qui coule de son nez tombe à gauche. On ne sait pas ce que devient l’assiette, si elle part en salle ou si elle termine dans la poubelle. Sur le plan suivant, on voit le chef inquiet, qui regarde à droite et à gauche, et qui s’essuie le nez avec son avant-bras (et sa veste). « Avec la cocaïne, le service finit plus vite que prévu » est-il écrit sur l’écran, doublé d’une autre phrase : « Cette drogue est responsable de 10 000 hospitalisations par an. » Suit le numéro de téléphone de Drogues Info Service. Fin du spot.
Fin du spot et début des réactions. La profession est vent debout. Un syndicat, le GHR, a écrit au Premier ministre et demande le retrait, les chefs hurlent au loup (celui qui mangeait des carottes avec Intermarché ?). Panique à bord. Forcément, quand un spot gouvernemental lève aussi crûment l’un des derniers grands tabous du secteur, ça hérisse le poil. D’autant plus que la conjoncture met déjà les nerfs à vif. Alors si la puissance publique qui est censée aider à résister au triste goût de l’époque enfonce la profession plus bas que terre, où va la restauration si ce n’est au cimetière ?
Peut-être bien sauf qu’il faut aussi regarder la vérité en face, aussi violente soit-elle. La cocaïne est omniprésente en cuisine et personne n’a envie de prendre le taureau par les cornes. Les ‘grands’ chefs ferment les yeux, voire encouragent. Ils savent mieux que personne qu’il faut tenir le choc pour enchainer les heures. Ce qui est vrai dans la haute gastronomie l’est aussi en brasserie, au bistrot ou ailleurs. Et puis, contrairement aux violences, il n’y a pas vraiment de victimes dans cette histoire-là : celui qui se fait un petit rail dans un coin le fait volontairement, non ? Osons poser la question : si, demain, toutes les drogues disparaissaient des cuisines de France, que se passerait-il ? Un grand shutdown de la gastronomie hexagonale ?
La restauration apparait donc en guest-star de la lutte contre la consommation de cocaïne en France. Pourtant, l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) précisait dans son rapport de 2023 que « l’expérimentation de cocaïne touche désormais des personnes travaillant dans tous les secteurs professionnels » et que « contrairement aux années 2000, plus aucun secteur d’activité ne se distingue par une proportion significativement inférieure à la moyenne ». Avant de préciser que « la diffusion de cocaïne reste toutefois plus répandue dans certains secteurs d’activité, dont l’hébergement et la restauration, avec près d’un expérimentateur sur dix dans ce groupe professionnel, soit trois fois plus que la moyenne, avec 16% d’initiés parmi les hommes et 7% parmi les femmes ».
Le choix d’illustrer cette campagne en choisissant le secteur de la restauration ne tombe pas vraiment comme un cheveu dans la soupe. Il illustre malheureusement à merveille les méfaits de cette consommation. Faut-il le déplorer ? Peut-être. Mais ne faut-il surtout pas reconnaitre que ce monde des cuisines est incapable d’être raccord avec les attentes de notre époque ? Depuis plus de dix ans, la question des violences en cuisine est posée sur la table, mais certains refusent toujours de s’en saisir à bras-le-corps. Celle des drogues émerge de plus en plus, mais combien de temps faudra-t-il pour que cela change vraiment sur le terrain ? Ce spot de 30 secondes fait mal car il montre une part non négligeable des coulisses du monde de la restauration. Une part seulement, mais une part de vérité.
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