Femmes aux petits soins, hommes au grill : des rôles encore bien genrés en cuisine

En cuisine, comme une évidence, pendant que l’homme cuit, la femme s’occupera d’une autre tâche qui correspond à son genre. Et, souvent, il s’agira d’un travail intangible pourtant crucial, mais surtout non valorisé. La sociologue Raphaëlle Asselineau met en avant, dans ce nouvel opus de la rubrique Cul-Cul, l’inégalité flagrante entre l’homme et la femme derrière les fourneaux.

CULture-CULinaire est une rubrique d’analyse sociologique dédiée à la culture professionnelle des cuisines. 

La sociologue Raphaëlle Asselineau y passe la profession à la moulinette, avec bienveillance, mais sans complaisance.



Au cours de mes recherches sur le travail en cuisine haut de gamme, une chose m’a frappée : les femmes et les hommes n’y font pas exactement les mêmes choses, ni dans les mêmes conditions. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : les femmes représentent environ la moitié des élèves en écoles hôtelières, 35% des employés dans la restauration, mais elles ne sont plus que 19 % à occuper des postes de cheffes… et à peine 7 % à la tête de restaurants étoilés. 

Cette inégalité ne concerne pas que l’accession aux postes de pouvoir. Elle se voit aussi dans les gestes du quotidien. Lili, par exemple, une jeune demi-cheffe de partie, m’a raconté qu’en plein service, alors que tout le monde s’activait sur les cuissons, on lui a confié l’effeuillage des fleurs. Pourquoi ? Parce qu’elle était la seule femme de l’équipe. Une tâche fine, “délicate”, censée lui correspondre, alors qu’elle aussi voulait « rôtir la volaille ». C’est ce qu’on appelle un stéréotype de genre : croire que certaines qualités – comme la douceur ou la patience – seraient “naturelles” chez les femmes. Ces qualités, souvent jugées « féminines », sont plutôt dévalorisées dans les hiérarchies professionnelles. À l’inverse, la résistance au stress, le leadership ou la force physique – perçues comme “masculines” – sont associées au cœur du métier.

Ce travail relationnel et émotionnel, pourtant essentiel au bon fonctionnement d’une brigade, n’est ni valorisé, ni reconnu comme une compétence. Et encore moins rémunéré.

J’ai entendu de nombreux autres récits semblables : des femmes orientées d’office vers la pâtisserie car « plus délicate », des hommes qui portent les charges lourdes sans qu’on leur demande, pendant qu’on propose poliment aux femmes de se faire aider. Et toujours, des remarques sur leur supposée sensibilité, émotion, fragilité – censées être difficilement compatibles avec le rythme du service.

Mais il ne s’agit pas seulement de ce qui se voit dans l’organisation du travail. Il y a aussi tout un travail invisible, souvent assumé par les femmes : écouter les collègues, calmer les tensions, rassurer un(e) apprenti(e) en difficulté, veiller à l’ambiance de l’équipe. Ce qu’on appelle le care – c’est-à-dire le travail du soin aux autres – repose largement sur elles. Ce travail relationnel et émotionnel, pourtant essentiel au bon fonctionnement d’une brigade, n’est ni valorisé, ni reconnu comme une compétence. Et encore moins rémunéré. Des chefs m’ont confiée le déléguer volontiers, sans en mesurer le coût réel : charge mentale, fatigue, stress émotionnel… Comme si ces tâches “allaient de soi” pour les femmes. Exemples : envoyer une femme parler à untel qui traverse un coup de mou, ou demander à une femme d’accompagner un employé étranger à la préfecture pour ses démarches administratives…

Evidemment, cela ne signifie pas que tous les restaurants sont concernés, ni que tous les hommes se comportent ainsi. J’ai rencontré, au contraire, des chef(fes) qui travaillent autrement, avec respect, écoute et partage. Ce sont souvent celles et ceux qui réfléchissent à leur posture, à leurs pratiques, à la culture du métier.

Mon objectif dans cette enquête n’était pas de juger, mais de comprendre. Comprendre pourquoi ces inégalités persistent, parfois sans même que les équipes s’en rendent compte. Comprendre comment des habitudes, des gestes, des réflexes peuvent, sans malveillance, reconduire des logiques sexistes. Et comment, aussi, on peut les déconstruire ensemble, parce que tout n’est pas figé, et oui (chef-fes !) on peut faire autrement !

Pour aller plus loin

Pierre Bourdieu, La Domination masculine (1998)
Le sociologue montre comment certaines tâches dites « féminines » (comme la cuisine ou le soin) changent de valeur lorsqu’elles sont reprises par des hommes dans l’espace public. Il écrit : « Il suffit que des hommes s’emparent de tâches réputées féminines et les accomplissent hors de la sphère privée pour que celles-ci se voient immédiatement ennoblies et transformées. »

Arlie R. Hochschild, Le prix des sentiments (2003)
Une analyse fondatrice du travail émotionnel : ce travail invisible (écoute, soutien, gestion des émotions) largement porté par les femmes, souvent dans des métiers de service, et rarement reconnu à sa juste valeur.

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Photographie | Adri Ansiah

LES INFOS EXPRESS

10.09 | Une chambre du Plaza Athénée (Paris, 8e arr.) a été cambriolée dans la nuit du 8 au 9 septembre. Le montant du butin – une montre et des bijoux – est estimé à un million d’euros. Les deux cambrioleurs ont réussi à escalader la façade, en dépit des caméras et des agents de sécurité présents, pour grimper jusqu’au 7e étage. Surpris par le locataire de la chambre, ils se sont ensuite enfuis par les toits et restent introuvables. Ils n’ont donc pas pu profiter de la cuisine de Jean Imbert à la Grande Table du Plaza Athénée. Regrettable

09.09 | Selon le journal Ouest France, une enquête vient d’être ouverte à l’encontre du chef Olivier Bellin pour « violences et harcèlement moral ». Cela fait suite à plusieurs signalements adressés par des anciens salariés et une lettre envoyée à l’inspection du travail. L’avenir de l’Auberge des Glazicks, restaurant doublement étoilé situé à Plomodiern (Finistère) est plus que jamais incertain

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09.09 | Dominique Crenn va ouvrir un Petit Crenn à Melbourne en Australie. L’ouverture devrait se faire courant octobre. Par le passé, la cheffe française a déjà fermé un Petit Crenn à San Francisco en septembre 2024. Elle a également tenté l’aventure à Paris avec Golden Poppy au sein de l’hôtel La Fantaisie (9e arr.). Un échec total. En 2026, elle a également fermé Le Comptoir, à San Francisco. 

09.09 | La Pecoranegra, pizzeria qui appartient au groupe du chef Mauro Colagreco, a fermé ses portes à Lyon suite à une liquidation judiciaire. Le restaurant aura à peine tenu deux ans. Comme le souligne la presse locale, la grande notoriété d’un chef n’est pas suffisante pour faire vivre un concept dans une ville déjà riche en adresses italiennes. La Pecoranegra de Menton semble toujours ouverte. 

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08.09 | La remise des prix de la septième édition des TheFork Awards aura lieu à Bordeaux le 30 novembre. Quelque 85 chefs ont nommé autant de restaurateurs susceptibles de remporter un prix. Clôture des votes le 19 octobre. 

07.09 | Le chef Jules Niang a annoncé sur les réseaux sociaux la fermeture définitive de son restaurant lyonnais, Petit Ogre (3e arr.). « C’est avec beaucoup d’émotion que je vous annonce que Petit Ogre ne rouvrira malheureusement pas ses portes. Cette décision est sans doute l’une des plus difficiles que j’aie eu à prendre, tant ce lieu a fait partie de ma vie et de celle de milliers de personnes. J’en mesure pleinement l’impact.  Mais la réalité est que je suis vraiment à bout de souffle et que je ressens aujourd’hui la nécessité de tourner cette page. Petit Ogre a représenté bien plus qu’un restaurant : une aventure humaine, des rencontres, des défis, des moments de partage et de très beaux souvenirs. »

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