« Les chefs cuisiniers doivent être pleinement reconnus comme des auteurs et artistes » : une tribune à côté de la plaque

Dans une tribune publiée par le journal Le Monde, l’historienne Marion Tayart de Borms estime que « le chef cuisinier est un artiste » et qu’il doit bénéficier d’un droit auteur sur ses créations. Ses arguments sonnent creux quand ils ne sont pas totalement ridicules. Les commentaires n’épargne pas l’autrice d’un texte d’un autre âge.

L’historiennel’assure : « Le chef cuisinier, lui aussi, est un artiste ». Comme les écrivains, les peintre et les photographes. Ses preuves ? Irréfutables selon Marion Tayart de Borms. Des brouets (potage en langue moderne) bleus et rouges servis au 14e siècle seraient le point de départ avec, en bons relayeurs, Vatel, Carême ou Escoffier. Les références sont belles mais en quoi sont-ils des artistes ? Ils écrivent pardi. « Ecrire est un trait cardinal pour l’exercice du métier de chef. C’est par l’écrit qu’une codification de cuisine est transmise. » Certes, mais depuis quand écrire fait de vous un artiste ? L’historienne essaie de la jouer tout-terrain pour assoir son propos : « La constitution d’un patrimoine immatériel », la définition de l’assiette et ses éléments-clés que sont « l’inspiration, l’innovation, la création », le rôle de la Nouvelle Cuisine, etc. Mais la sauce ne prend pas. 

Alors Marion Tayard de Borms, que l’on sent elle-même démunie de biscuits, en revient à la base : « Le seul critère de protection de la loi pour un auteur est celui de l’originalité de son oeuvre. La loi n’en donne aucune définition. Une oeuvre est originale dès lors qu’elle porte l’empreinte de la personnalité de son auteur. » L’historienne donne alors deux exemples : le récent « oeuf de Pâques de Gagnaire » et le « Gargouillou de Bras » qui « font oublier leur but premier – se nourrir – comme on oublie qu’une chaise de designer n’a d’autre fonction, a priori, que de s’asseoir. » Donc, parce qu’il est « beau », l’oeuf ferait de Pierre Gagnaire un « artiste » à même de revendiquer un droit d’auteur ? Et Michel et Sébastien Bras sont des « artistes » parce qu’ils ont créé et reproduit le gargouillou ? Si l’on s’arrête sur ce dernier plat, faut-il préciser que la recette n’est jamais la même (tout dépend de la cueillette du matin), et, d’autre part, qu’il s’agit d’un plat végétal. Aussi sublime soit-il, que viendrait faire ici le droit d’auteur ? Serait-ce interdire à tout autre cuisinier la création d’un plat 100% végétal ? L’exemple pris ici par l’autrice de cette tribune incarne à la perfection l’absurdité du propos, sur la forme comme sur le fond. 

Cette absurdité est lourdement soulignée dans la grosse vingtaine de commentaires laissés sous la tribune. « La base de la cuisine c’est de reprendre ce que l’on a aimé pour le refaire sa sauce, le plagier quoi ! » peut-on lire. Dans le même sens,  un autre écrit que « la cuisine a ce foisonnement exceptionnel grâce au fait qu’on ne peut pas déposer une recette. Tout le monde s’inspire de tout le monde, c’est là la force de la gastronomie. » Dans un autre registre, un autre commentateur note que « le moindre chef étoilé ou de simple renommée locale se prend pour un César ou un premier prix de l’Académie française ; ils sont souvent d’une sottise redoutable… Quelle idée de vouloir en faire des artistes ? Pourquoi pas les ‘nobeliser’ ou les médaillefieldiser pendant qu’on y est ? Les arts immédiats sont voués à l’oubli et à la destruction du temps, cela devrait rendre leurs pratiquants plus humbles. » De nombreux commentaires portent d’ailleurs sur la prétention des cuisiniers et leurs ‘défauts’ : « Quelle idée démago et bobo ! Quels chefs ? Deux ou trois ou ‘les chefs’ ? Des chefs qui ne sont pas dans leurs restaurants, mais sont des hommes d’affaires hors des cuisines, qui ouvrent des franchises dans le monde entier ? Des chefs pour les ultra-riches ? Des chefs qui maltraitent et sous-paient leurs brigades ? Quelle arnaque. C’est scandaleux d’écrire de telles inepties. » Une autre contribution fait preuve d’humour : « Si on ne peut pas copier les frites ou le chocolat, ça va être l’émeute ! À quoi rime de mettre de la propriété littéraire ou des droits d’auteur sur ce qu’on mange ? On n’est pas un peu trop dans la contractualisation, quid des ayants droit (genre la maman du veau ou la sœur de la carotte) ? ». Enfin, un autre commentaire recadre l’autrice elle-même : « Une historienne, ou n’importe quel autre scientifique, n’a pas à dire ce qui doit être, mais seulement ce qui est. » Finalement, les commentaires sont, pour une fois, plus intéressants que l’article principal.

_

Sur le même sujet

_

PratiqueLien vers la tribune publiée dans le journal Le Monde

Photographie | DR

LA PLATEFORME BOUILLANTES

LES INFOS EXPRESS

8 juin | La marque Petrossian s’est associée à l’enseigne de street-food SISI Bagels pour un pop-up du 10 au 13 juin (dans les salons Petrossian, 144 rue de l’Université, Paris, 7e arr.). Trois recettes de bagels seront proposées, dont une au caviar. 

_

8 juin | Si Vuitton ne créera pas d’hôtel, le groupe LVMH compte bien avancer dans le secteur de l’hôtellerie de luxe. L Catterton Real Estate (dont LVMH est actionnaire) et Cedar Capital Partnersviennent de former une joint-venture en investissement de luxe. La joint-venture chercherait à acquérir une quinzaine d’adresses emblématiques. Deux acquisitions ont déjà été réalisées : le Garden Beach Hôtel (Juan-les-Pins) et Penha Longa Resort (à 25 minutes de Lisbonne, Portugal). 

_

Tous les « express » sont à lire uniquement sur notre newsletter abonné(e) ‘La Matinale de 8h30’ | Abonnez-vous

LES DERNIERS ARTICLES