“Oui chef·fe !” : l’intégration par imitation

Le fameux « Oui chef.fe » a encore cours dans la plupart des cuisines des restaurants français. Une expression qui en dit long sur le métier, sur ses codes et qui dépasse de loin les seuls savoir-faire. Doit-elle désormais tourner court ?

CULture CULinaire est une rubrique d’analyse sociologique dédiée à la culture professionnelle des cuisines.

La sociologue Raphaëlle Asselineau y passe la profession à la moulinette, avec bienveillance, mais sans complaisance. Car dans cet univers, on ne travaille pas seulement avec des couteaux, des casseroles et des recettes, mais aussi avec des règles implicites, des rapports de pouvoir, des rôles (très) genrés, des rituels… et beaucoup de non-dits.

Un système structuré par des normes connues de toutes et tous, que l’on reproduit, souvent sans y penser…. Parfois, disons-le, carrément bêtement !

Ici, l’objectif est simple : faire un pas de côté. Pour mieux comprendre ce qui façonne la vie en cuisine, et ce qui pourrait — peut-être — évoluer, en soulevant des questions, et surtout, en ouvrant la discussion.

Le ton ? Clair, accessible, parfois un peu salé, mais jamais mièvre… ni culcul (la praline) !


En cuisine, dire « Oui chef·fe ! », c’est plus qu’un réflexe : c’est un signe d’intégration. Comme dans tout milieu professionnel, il ne suffit pas de maîtriser le métier : il faut aussi en apprendre les codes pour s’y intégrer. C’est ce que la sociologie appelle la socialisation professionnelle : un processus d’apprentissage, qui façonne les manières d’être, de faire, de parler, dans un univers donné.

Cela passe par les bons gestes, le bon rythme, le vocabulaire précis, la posture adaptée — et aussi par le silence : face aux remarques, aux horaires, à la pression, aux petites humiliations. Le tout, parce que « c’est comme ça ! ». Des normes considérées comme évidentes, au point de ne plus être questionnées. Si certaines règles sont indispensables : l’hygiène, la sécurité, la coordination, d’autres dérivent d’une culture autoritaire, viriliste, élitiste, et mériteraient d’être interrogées.

Ainsi, dire « Ok », « Oui », ou même (soyons fous) « avec plaisir » à la place de « Oui chef·fe ! », est-ce que cela changerait vraiment quelque chose à l’efficacité d’un service ? Personnellement, je ne le crois pas. D’ailleurs, beaucoup de jeunes chef·fes ne l’utilisent plus,  sans que leur cuisine en pâtisse. Alors pourquoi cette formule perdure-t-elle dans tant d’établissements ? Par habitude ? Par conformisme ? Ou parce que l’abandonner viendrait toucher à autre chose : un certain rapport à l’autorité, au pouvoir, au métier, à sa place dans le groupe ? Peut-être même serait-ce perçu comme une trahison envers la profession. Parce que « c’est comme ça qu’on fait, et pas autrement ».

En tout cas, on peut aimer la cuisine, la rigueur, l’intensité — sans tout accepter par défaut.
Le « Oui chef·fe » est un détail, mais il en dit long. C’est un exemple parmi d’autres de ces habitudes qu’on ne questionne plus. Or, on a le droit d’interroger ces règles qu’on a toujours connues. On peut faire un pas de côté en observant ce qui se fait ailleurs, en osant nommer ce qui nous semble étrange, injuste, ou simplement pesant. On peut ouvrir une réflexion. Parce qu’interroger ce qui paraît « normal », c’est déjà commencer à s’en détacher, si on en a envie…. Alors, « Oui chef·fe ! »… ou pas ?

_

Sur le même sujetTanguy Laviale (Ressources, Bordeaux) : « Pas de chef de partie, pas de sous-chef et pas de ‘oui chef’ »

Photographie | Getty Images

ABONNEMENT À LA NEWSLETTER (VERSION GRATUITE)

LES DERNIERS ARTICLES

Ça Mijote, nouveau réseau dédié au spectacle vivant et à l’art culinaire

L’art culinaire et la fameuse expérience ne se vivent pas que dans l’assiette : ils peuvent prendre place également sur scène, celle d’un théâtre, voire même celle d’un festival dédié. Face à la multiplication des créations qui mélangent l’art et l’assiette, un nouveau réseau va prochainement voir le jour : Ça mijote.

Polémique publique entre un influenceur vulgaire et un journaliste béni-oui-oui

Dans une chronique publiée sur son compte Instagram, le journaliste Laurent Guez (Les Échos) traite l’influenceur ‘Yann vous cuisine’ d’obscène et d’incompétent. Celui-ci a bien sûr réagi sans la moindre modération. Derrière l’inimitié systémique entre journalistes et néo-influenceurs, se fait jour ici le ridicule de ces deux piètres acteurs, entre vulgarité et soumission.

Le vol au restaurant : le fléau permanent

Bien plus ‘courant’ que le resto-basket, le vol au restaurant semble être une très mauvaise habitude pratiquée par de nombreux clients sans scrupule. Lesquels s’emparent de tout et n’importe quoi. Surtout de n’importe quoi.

Classements, guides, concours, avis : que devient une profession sous le feu de l’évaluation permanente ?

Être bon ne suffit pas, il faut être « meilleur que… », voilà une vérité qui s’impose au quotidien dans le secteur de la restauration. Certes, le voisin n’est pas en soi un concurrent mais l’évaluation permanente, venue de partout, des guides jusqu’aux clients, crée une spirale dangereuse rarement étudiée et qui compte d’immenses zones d’ombre. Que devient une profession qui vit sur et sous le feu en permanence ?

Paris : qui va perdre ses trois étoiles ? 

Christopher Coutanceau et Guy Savoy en 2023, La Bouitte en 2024, Georges Blanc en 2025 : à chaque millésime, une rétrogradation au moins de trois à deux étoiles. À qui le tour en 2026 ? La capitale française pourrait ne pas être épargnée. Trois noms sont évoqués. Décryptage.

Le Crocodile (Strasbourg, 67) : crise ouverte et nouveau chef en vue

En dépit d’une communication ‘de crise’ du groupe Salpa Restauration qui assure que tout va bien dans leurs trois restaurants étoilés, la situation semble au contraire plus tendue que jamais. Pertes financières, avocats et quête de nouvelles toques. Avec à la clé un très probable changement de chef au Crocodile, véritable institution gastronomique de la ville.

Restauration commerciale et élections municipales : Écotable publie un livre blanc ambitieux

« Parent pauvre des politiques publiques », la restauration commerciale devrait être un sujet fort des prochaines élections municipales selon l’entreprise Écotable. Laquelle publie lundi 16 février un livre blanc mettant sur la table sept mesures concrètes à destination des futurs élus locaux pour leur permettre de développer un cadre favorable à la restauration de qualité.

Travailler en couple au restaurant : quand la relation intime devient un outil professionnel

Dans le secteur de la restauration, voilà un schéma archétypal : l’homme en cuisine, la femme en salle. Mais la force de ce modèle est rarement questionnée. Bouillantes est allé à la rencontre du couple Camille Gouyer et Frédéric Lorimier, à la tête de Virtus (Paris, 12e arr.). Pour eux, « le restaurant n’est plus l’extension de l’un ou de l’autre, mais un terrain commun ». Un échange instructif sur la puissance du couple en restauration.

Ils préfèrent le Bib Gourmand à l’étoile

Dis-moi, t’es plutôt Bib ou étoile ? Deux distinctions fort différentes pour deux populations de cuisiniers qui n’ont pas toujours la même approche du métier. Excellence élitiste ou exigence authentique, certains ont choisi leur camp.

BLA BLA BLA

Portrait d’un chef résilient, qui a tout connu, de l’étoile Michelin à… quatre AVC, une vie abîmée mais une envie folle d’avancer et de montrer que le handicap, ce n’est pas la fin des haricots | Lien vers Instagram

LES TRIBULATIONS DE FPR X BOUILLANTES

DE SALLE À TOI X BOUILLANTES

LA PLATEFORME BOUILLANTES