Bistronomia : ce que la série montre, ce qu’elle n’ose pas

Série ambitieuse, Bistronomia ne filme pas que des cuisines : elle regarde ce qu’un milieu produit de domination, de désir d’ascension et d’écrasement. Dans ce billet d’humeur, Olivier Bénazet en souligne la puissance, mais aussi les limites, entre réalisme et retenue.

Ce billet d’humeur est signé Olivier Bénazet, enseignant, romancier et chroniqueur du contemporain.

Il y a dans Bistronomia quelque chose d’immédiatement sensible. D’abord dans la manière de filmer les corps : la fatigue, les gestes vifs, répétés jusqu’à l’usure. Les regards qui s’accrochent à une validation qui ne vient jamais. On est loin de la cuisine fantasmée, brillante, instagrammable. Là, ça coupe, ça sue, ça encaisse. 

La série réussit là où beaucoup d’autres échouent : elle politise réellement son contexte. Ici, la gastronomie. La cuisine n’est pas un simple arrière-plan, encore moins un alibi chic. C’est un système. Un lieu de hiérarchie, de domination, de reproduction sociale. Unendroit où l’on arrive avec ses espoirs, et où l’on apprend très vite à se taire, à se plier, ou à disparaître. Il y a quelque chose d’assez rare dans la fiction française : une tentative de penser un milieu sans le rabattre sur des signes convenus. 

Et puis, il faut le dire, les interprètes tiennent largement la série. Les acteurs apportent une densité que l’écriture n’a pas toujours. Il y a des silences, des regards, des tensions qui suffiraient pour sentir les situations. Un visage reste. Un trouble passe. Ça permet d’y croire. Pas parce que tout est parfaitement écrit, mais parce que le vécu passe par les corps. 

C’est dans ces moments-là que Bistronomia est la plus juste : quand elle arrête de parler et qu’elle montre. Quand elle laisse un geste, une hésitation, un malaise faire le travail. Là, elle touche quelque chose de fragile, de précis, parfois même d’assez beau. 

Mais. Parce qu’il y a évidemment un mais. On sent vite les limites. Pas celles du projet, qui est solide, ambitieux, passionnant même. Les limites viennent plutôt d’une production qu’on sent bien par-dessus l’épaule des créateurs. La gastronomie est un système, mais la télévision aussi. On la sent bien cette petite retenue, très reconnaissable, des productions de France Télévisions. Comme si, à un moment, quelqu’un avait dit : oui, d’accord, mais faut quand même que ça reste très compréhensible. Alors on explicite. On fait parler les personnages, un peu plus que nécessaire. On appuie un peu sur la direction d’acteurs. On en rajoute une couche, pour être sûr que le spectateur capte à la seconde. Le spectateur est un animal fragile. Si on ne lui met pas le sens en gros caractères, il pourrait avoir à réfléchir, ce qui serait tout de même fâcheux. 

Résultat : on comprend tout. Trop vite.

Alors les personnages cessent parfois d’être tout à fait des individus pour devenir des fonctions. La banlieusarde revancharde. La bourgeoise incomprise du papa. Le critique faussement cool, parfaitement conforme. Le chef devenu imbuvable à force de pouvoir. Évidemment, avec de tels ingrédients, les conflits se multiplient. Ça circule, ça s’emboîte, mais ça manque d’opacité. Or, sans opacité, pas de trouble. Et sans trouble, pas de vertige.

Bistronomia n’est pas grossier. On n’est pas dans la bêtise industrielle d’Un si grand soleil, qui prend le spectateur pour un enfant cinq ans à qui il faut tout répéter trois fois, en articulant bien. Ici, c’est plus fin, plus respectable, plus travaillé aussi. Mais trop propre. Et la frustration vient précisément de là.

On sent que la série pourrait aller plus loin. Qu’elle pourrait laisser les situations respirer. Laisser les contradictions exister sans les résoudre trop vite. Accepter de ne pas être toujours aimable, pas toujours lisible, pas toujours rassurante. Au lieu de ça, elle revient souvent vers quelque chose de plus sage. Comme si elle n’osait pas complètement faire confiance à ce qu’elle a déjà mis en place. 

C’est sans doute ça, le paradoxe de Bistronomia : la série comprend très bien le monde qu’elle montre — ses tensions, ses injustices, ses illusions — mais, au moment décisif, elle hésite à en assumer toutes les conséquences. On reste donc dans un entre-deux. Pas du côté de la complaisance, clairement pas. Mais pas non plus du côté du risque total. 

Et pourtant, on voit parfois ce que ça pourrait être. Il suffit de peu. Une scène qui tient. Un regard qui dévie. Un silence qui dure un peu trop. Et tout à coup, la série devient autre chose. Plus forte. Plus libre. C’est peut-être cela, au fond, qui la rend attachante. Pas seulement ce qu’elle est, mais ce qu’elle laisse entrevoir. 

Et pour cette raison même, elle mérite mieux qu’un compliment poli : qu’on l’encourage, oui, mais qu’on lui demande d’oser davantage la prochaine fois.

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