Le sujet des violences en cuisine constitue désormais un sujet de société. Après des années de silence, de peur savamment entretenue (et qui se perpétue…) par le milieu, d’omerta pesante, voilà venu le temps des articles, des livres, des enquêtes, des associations dédiées, des commissions d’enquête et des reportages ‘grand public’. Difficile de ne pas se réjouir d’un tel déferlement, surtout que nous avons été les premiers (époque Atabula) à lever le sujet en 2014. Douze ans plus tard, la problématique reste entière mais elle est désormais ouverte et sur la place publique.
Dans cette profusion, il y a, pardon pour la facilité de l’expression, à boire et à manger. Le reportage de Complément d’Enquête, diffusé le 26 mars dernier sur France Télévisions, se range incontestablement dans la catégorie des grands ratés. Dans ses errements éditoriaux, il pointe du doigt une table, la Mare aux Oiseaux (Saint-Joachim, 44). Pourquoi ? Parce que celle-ci se trouve sur la liste noire d’un lycée professionnel. Autrement dit, les conditions de travail seraient mauvaises et incompatibles avec la présence de stagiaires. Or, comme nous l’avons démontré dans deux articles (liens ci-dessous), le lycée et les journalistes ont enchaîné les ratés, les approximations et les erreurs.
Nous nous retrouvons donc avec un restaurant, dirigé par un chef, Eric Guérin, injustement visé. Peut-être que l’on se trompe – nous ne sommes pas une petite souris cachée dans ses cuisines -, mais une intime conviction, issue de plus de 25 années de fréquentation assidue du milieu, nous porte à croire que la vérité n’est pas celle racontée par cette enquête télévisée. En tant que média engagé, n’hésitant pas à sortir les sujets qui fâchent, à s’attaquer aux multiples dysfonctionnements du système, il nous semblait évident de savoir aussi défendre l’honneur et l’intégrité d’un chef, et plus largement d’une équipe. Par-delà l’intime conviction évoquée plus haut, nous précisons tout de même que nous avons enquêté sur le sujet avant d’écrire cet article, échangeant avec les principaux acteurs – chef, productrice de l’émission, directeur du lycée. Cette précision évitera peut-être certains raccourcis.
En prenant une telle position, nous avons bien conscience que cela va déranger. Faire réagir. Et plus encore. Défendre un ‘accusé’, ce serait intrinsèquement nier la parole de la victime. Pire, ce serait nier son statut ; le réduire à néant. Sans trop extrapoler, douter de la parole d’une victime, ce serait les rejeter toutes d’un coup, voire même sous-entendre que les violences n’existeraient pas dans les cuisines françaises. Cette façon de penser, binaire et machiavélique, n’a fait que s’amplifier ces dernières années avec la montée en puissance des réseaux sociaux, armes de destruction massive à portée de toutes et tous. Et ce ne sont pas les chaînes d’information continue qui arrangent les choses, bien au contraire. L’art de la nuance, de l’entre-deux, n’existe plus. Toute idée de complexité d’un ‘fait’, au sens journalistique du terme (avant que le fait ne soit mis en forme et ne devienne ‘information’) a disparu. Il est immédiatement recouvert d’une ‘pensée’ politique et partisane qui varie en fonction de celui ou celle qui se l’approprie. Or, dans un tel contexte, c’est toujours la radicalité qui l’emporte puisque la nuance oblige à entendre – et comprendre – au moins deux ‘pensées’. Un effort qui se raréfie.
Alors, peut-on encore défendre un chef accusé de violences en 2026 sans se prendre une volée de commentaires assassins, dictés par des ‘pensées’ radicales ? Probablement pas. Mais il semble nécessaire, encore et toujours, de défendre ses convictions, d’argumenter, d’accepter la complexité et de ne pas reculer face à l’adversité aveugle et simplificatrice des réseaux sociaux.
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