Cela devait être au début de l’été 2011. Sébastien Demorand voulait me rencontrer, je voulais le rencontrer. Nous étions raccords. Un court échange téléphonique au bout duquel il me demande de réserver une table au Chateaubriand, à son nom. Je m’exécute dans la seconde. J’appelle et je donne le nom de la réservation : Demorand. À l’autre bout du fil, la personne tique. « Sébastien Demorand ? ». Oui. « Ah ».
Nous voilà le jour du diner. Sébastien est déjà là, à table, un petit verre de blanc dans la main. Lui la légende, moi le néo-journaliste gastronomique qui met pour la première fois les pieds dans l’antre disruptif d’Inaki Aizpitarte. Le repas fut à l’image du bonhomme en face de moi : volubile, intense, émouvant, décalé. Il fut arrosé comme il doit mais avec modération.
Vers 23 heures, fin des agapes. Sauf que le taulier nous présente à une table de vignerons montés à Paris et qui entendent faire la troisième mi-temps avec nous. Qu’à cela ne tienne. Alors que la salle est déjà presque vide, nous sortons quelques tables sur le trottoir, rapidement recouvertes de verres. Un vigneron revient avec deux-trois caisses de vins et le petit rendez-vous informel prend rapidement une nouvelle tournure. Conscient du danger, Sébastien a argué d’un direct le matin même à la radio pour décamper vers minuit, presque frais comme un gardon.
Ce qui ne fut pas mon cas. Au milieu de la nuit, je suis rentré chez moi, à l’autre bout de Paris à l’époque, sur mon vieux Piaggio rouge, dans un état second, aussi heureux que beurré comme un Petit Lu. Le lendemain matin, Sébastien m’a envoyé un message lapidaire, un « Ça va ? » qui voulait tout dire.
Je suis retourné de très nombreuses fois au Chateaubriand, d’autant plus que j’ai longtemps habité à quelques rues de ce superbe repère gourmand. J’ai également revu Sébastien à plusieurs reprises sans régularité précise.
Il avait été le plus réactif – et le plus véhément – lorsque nous avions annoncé, un 1er avril, la fin du média Atabula suite aux attaques répétées de quelques chefs après la publication d’articles sur les violences en cuisine. Il était tombé dans le canular comme d’autres. Je n’ai jamais oublié ces mots sur l’importance du journalisme engagé.
Je me rappelle également d’une douloureuse soirée à l’Avant-Comptoir où j’ai vu un homme abîmé à l’époque de la Jeune Rue, autre forme de canular mais bien réel celui-là.
Je me rappelle enfin de ses derniers messages, quelque jours, quelques heures, avant sa disparition le 21 janvier 2020. Il m’envoyait des photos de ses plateaux-repas en hurlant que c’était immangeable. Que je devais venir fissa pour dénoncer ce scandale alimentaire.
Je n’ai pas eu le temps d’aller faire ce reportage et cet ultime repas qui aurait forcément été mémorable avec Sébastien.Si loin, si proche de notre première rencontre au Chateaubriand.
































