Le chef Manogeran Shasitharan (L’Itinérance, Mers-les-Bains) est-il la découverte culinaire de l’année ? 

Dans la cité balnéaire de Mers-les-Bains (Somme), ambiance galets, falaises et bâtisses décaties, l’hôtel-restaurant l’Itinérance a ouvert depuis quelques semaines sur le front de mer. En cuisine, le chef Manogeran Shasitharan, surnommé « Jack », décroche des uppercuts de très haute intensité. Le choc culinaire de l’année ?

L’environnement

La mer, les galets, les petites cabanes blanches joliment éparpillées sur la plage, les falaises à droite et à gauche : voilà Mers-les-Bains façon carte postale, agréable cité balnéaire un brin décatie, qui a connu ses heures gloires il y a fort longtemps, mais qui ne demande qu’à repartir de l’avant. L’hôtel, posé sur le front de mer, propose quelques chambres avec vue. Au rez-de-chaussée, la table. 

_____

Le cadre intérieur

Le très bien nommé hôtel Bellevue était également très vieillot. Renommé L’Itinérance, il a pris un sérieux coup de frais sous la houlette de la décoratrice d’intérieur Caroline Tissier. Malheureusement, le résultat n’est pas une franche réussite. Une décoration déjà vue mille fois, apatride et sans âme, qui ne raconte rien du lieu et encore moins de la cuisine. Certains apprécieront sans aucun doute cette déco passe-partout, d’autres moins.

_____

Le service

En rodage. Mais plein de bonne volonté ; c’est l’essentiel.

_____

L’assiette

Tonitruante. Si le premier amuse-bouche arrive tout esseulé et sans grand intérêt, laissant craindre une irrémédiable dérive, tout le reste n’a été que bousculades gustatives, douces provocations et puissances orgasmiques : une succession de claques magistrales, totalement inattendues, donc d’autant plus jouissives. L’« Aubergine aigre douce, voile de lard, cassis, pesto au coriandre, tapioca soufflé » ouvre le bal avec une douceur infinie, avant peut-être l’un des plats les plus enthousiasmants de l’année : un « chou rave esprit pastrami, pomme cacahuète, crème de coco prune fermentée ». Le reste ? Du même niveau ou presque avec une percutante « Saint-Jacques crue, macérée à l’huile de légumes, vinaigre d’oignons à la rose », un « potiron sucré, boeuf Angus maturé, réduction de tamarin aux épices fermentées », un « homard confit, infusion de petit lait à la berce, curry rouge malais » ou un « canard, sucs de crevette bouquet et beurre noisette », servi seul, sans accompagnement. Il faut oser, Jack l’a fait. Les desserts ne fléchissent pas la courbe du plaisir avec un « crémeux de lait caramélisé, chicorée, glace baie de koji », puis en conclusion un « kaki concentré, sésame noir, mousse d’amande et fleur d’oranger, crème glacée soja ». Un travail de haute précision, qui ne verse jamais du côté du démonstratif, avec une trame sucrée qui ne se révèle jamais dérangeante et un sentiment d’équilibre global remarquable. Cela faisait très longtemps qu’il n’y avait pas eu autant d’émotions ressenties après un repas. 

Aubergine aigre douce, voile de lard, cassis, pesto au coriandre, tapioca soufflé
Chou rave esprit pastrami, pomme cacahuète, crème de coco prune fermentée

_____

La cave

Carte très courte pour l’instant. Quelques bouteilles ne sont pas encore indiquées sur la carte. Celle-ci va se remplir petit à petit. 

_____

L’expérience globale

Voilà typiquement le genre d’adresses qui vous bouscule. Et vous interroge sur ce lien ténu, intrinsèque, entre l’assiette, le service, l’épaisseur de la carte des vins, le cadre… La cohérence globale ne constitue pas une chimère, mais une rareté. Sur ce terrain-là, l’Itinérance – qui a ouvert ses portes depuis quelques semaines seulement et qui n’appartient pas à un groupe d’investisseurs richissimes, rappelons-le -, ne fait pas exception. Celle-ci est ailleurs. Où ? Là où elle se doit d’être essentielle : l’assiette. 

L’assiette, rien que l’assiette donc, et ne pas en dévier pour vivre un moment d’une rare intensité. Il y a dans la cuisine de Manogeran Shasitharan un talent dingue, où l’ou retrouve l’exaltation du produit et l’impétuosité des saveurs. Sans jamais en faire trop, sans jamais tomber dans le complexe. D’ailleurs, le trop complexe ne peut exister quand le chef oeuvre seul – ou presque, simplement accompagné d’un commis – en cuisine pour propulser des menus en trois ou six services. Il y a du Bruno Verjus dans la cuisine de Jack, dans son rapport au produit qui s’impose avec évidence ; il y a aussi du Alexandre Mazzia, pour sa capacité à mélanger subtilement les saveurs et à créer un délicat voyage immobile ; et il y a enfin du Christophe Pelé, au regard de sa capacité à susciter l’émotion en quelques bouchées pensées en un rien de temps avant le début du service. Bien sûr, Jack is Jack, et toute comparaison constitue un exercice périlleux. Reste cette sublime sensation d’avoir découvert une cuisine singulière, orchestrée en solitaire par un chef au parcours incroyable (Il a connu les affres de la rue et du déracinement, à l’instar d’Alan Geaam par exemple), marqué à vie par les odeurs de son enfance (sa chambre donnait sur… la cuisine où sa mère cuisinait en continu pour toute la famille) et tout simplement doué pour s’exprimer à coups de mets et de plats. Une pépite, une vraie. 

Le chef Manogeran Shasitharan, surnommé « Jack »
Jonathan Caron, propriétaire de l’Itinérance, qui oeuvre en salle

_____

La table et les guides

Rien de rien pour l’instant. Non cité au guide Michelin, non cité au Gault&Millau. Dommage que ce dernier, qui vient tout juste de remettre ses prix pour la région Hauts-de-France n’ait pas fait l’effort de se déplacer jusqu’à Mers-les-Bains. Patience, la reconnaissance viendra. 

_____

Prix

La table

Menu en trois temps à 39€, en six temps à 69€. 
Menu « Nomade » en deux temps à 28€ (entrée-plat) ou 30€ (plat-dessert).

L’hôtel

Plusieurs catégories de chambres : standard (75€), standard aperçu mer (90€), classique vue mer (125€), supérieure vue mer (135€), suite aperçu mer (165€)

Petit-déjeuner : 18€

_____

Pratique | Lien vers le site de l’Itinérance

Photographies | Emilie Burgat Les petites photographies

MICHELIN FRANCE 2025

LES COURTS BOUILLANTES

LES DERNIERS ARTICLES

La SNCF mène-t-elle grand train avec son nouveau bistro ?

La SNCF a lancé début mars une nouvelle offre de restauration à bord de ses TGV. Dans une sorte de retour sur son histoire et de tentative de coller à la mode des bistrots, des plats chauds tels que les crozets reblochon et la saucisse purée sont désormais disponibles. Mais est-ce bon ? Pour Bouillantes, la journaliste Sarah Rozenbaum a goûté.

Guillaume Galliot : « Mon terroir est international » (podcast)

Vu de Hong Kong, les problématiques des chefs de cuisine sont-elles les mêmes qu’en France ? Importance et impact des étoiles Michelin, sourcing produits, logistique, saisonnalité, autant de thèmes abordés avec le chef français Guillaume Galliot, à la tête du restaurant triplement étoilé Caprice, situé au sein du prestigieux hôtel Four Seaons. En expliquant que « (son) terroir est international, de la France jusqu’à l’Australie », on comprend que sa logique culinaire se distingue du discours français traditionnel. Un podcast dépaysant et instructif comme il faut. 

Ultraviolet (Shanghai) : fin d’une table d’intention

À quoi tient la véritable singularité d’un restaurant : la cuisine, le talent culinaire du chef, le prestige de l’adresse, les moyens économiques ? Et si la réponse se nichait ailleurs, du côté d’un vocable rarement utilisé dans le monde de la gastronomie, celui de l’intention ? Application d’une réflexion très concrète avec la fermeture prochaine du restaurant Ultraviolet de Paul Pairet.

Fermeture du restaurant Ultraviolet (Shanghai) : entretien avec Paul Pairet

Fin mars 2025, le restaurant Ultraviolet fermera définitivement ses portes après treize années d’activité. Ce concept, unique au monde, qui convoque tous les sens et propose une scénographie exceptionnelle du repas, a été récompensé de trois étoiles au guide Michelin. Le média Bouillantes s’est rendu à Shanghai pour rencontrer le chef Paul Pairet qui explique les raisons de cette fermeture et ses projets.

Maison Ruggieri (Paris, 8e arr.) : la nouvelle équipe évincée sans ménagement et un ‘deux étoiles’ qui fout le camp

L’histoire aurait pu être belle. Elle a viré au cauchemar. Après le départ du chef Martino Ruggieri du restaurant qui portait son nom, la propriétaire des lieux Shamona Viallet a fait venir une nouvelle équipe issue d’un grand palace parisien, le Bristol (Paris) en promettant un « projet trois étoiles » et des investissements à la hauteur. La réalité a été totalement différente : une mise à l’écart sans les formes et un nouveau projet qui tangue déjà. Récit.

Shamona Viallet (propriétaire de Maison Ruggieri) : « Vous m’appelez pour écrire un article mais vous ne savez pas qui je suis »

Contactée par Bouillantes pour comprendre pourquoi six cuisiniers capés, venant notamment du restaurant Epicure (Paris, 8e arr.), ont quitté leur poste pour rejoindre un projet qui ne verra jamais le jour avec eux, la propriétaire de l’ex-Maison Ruggieri (et du restaurant Maison Dubois) a joué au chat et à la souris, refusant de répondre, bottant en touche, convoquant ses avocats à de multiples reprises, oubliant même sa promesse d’investir dans un projet qu’elle voulait « trois étoiles ». Entretien aux limites de l’absurde mais riche de sens.

Hakuba (Paris, 1er arr.) : plénitude à tous les étages

Au rez-de-chaussée du Cheval Blanc Paris, la cuisine « boulangère » de Maxime Frédéric a cédé sa place depuis plusieurs mois aux menus omakase d’Hakuba, table « gastronomique dans un Japon ritualisé » dirigée par Takuya Watanabe et orientée par Arnaud Donckele. Le résultat est ébouriffant.

On ira manger… chez Maison Lagure (La Garenne-Colombes, 92)

Il est de retour. Après le Lucas Carton, puis le Saint-James où il était salarié, le chef Julien Dumas se lance dans l’aventure entrepreneuriale. Avant de créer une table aux ambitions gastronomiques, il ouvre Maison Lagure qui se veut « chaleureuse et familiale ». Et ambitieuse.

Ventes, ouvertures, développement : Alain Ducasse joue au Monopoly

Il vend d’un côté ses restaurants, il prévoit de l’autre d’ouvrir six tables et une quinzaine de boutiques en 2025, il s’installera l’année prochaine à la Maison du peuple, en banlieue parisienne, avec une batterie de projets : Alain Ducasse ferme sans cesse des portes pour en ouvrir d’autres, mélangeant le très chic et le faux populaire. Ducasse, girouette et caméléon, joue encore et toujours au Monopoly.

Événements culinaires : l’invitation pour deux doit-elle être la règle ? 

Le secteur de la restauration regorge d’événements, du plus intime au plus prestigieux, et sauf exception, les invitations sont « personnelles » et réduites à une seule personne. Récemment, un chef étoilé a jeté un pavé dans la mare en estimant que cette pratique nuisait à l’ensemble de l’écosystème du restaurant. Sur Instagram, Bouillantes a posé la question de savoir s’il fallait instituer le principe de l’invitation pour deux. Réponse.

Quand la start-up SumUp trouve cinq tables étoilées à Tours

Pour communiquer, se faire connaitre et trouver ainsi des clients, de nombreuses sociétés réalisent des « études » pour prouver un soi-disant sérieux et une connaissance du secteur. La start-up SumUp en a récemment publié une qui vaut le détour : elle a tout bonnement inventé cinq tables étoilées dans la bonne ville de Tours qui n’en compte… aucune.

Vaisseau (Paris, 11e arr.) : excitation papillaire totale

Il a longtemps cherché, plusieurs fois hésité, puis il s’est arrêté sur cette adresse de la rue Faidherbe pour ouvrir sa table fin 2023. Depuis, le Vaisseau du chef Adrien Cachot ne désemplit pas et les louanges ne cessent pas non plus. Après avoir enfin trouvé un petit siège, Bouillantes y a posé son séant. Un voyage ébouriffant.

Loulou (Paris, 1er arr.) : assiettes vilaines pour belles mondaines

De Courchevel à Ramatuelle, en passant par Roquebrune et Paris, le concept Loulou, créé par Gilles et Claire Malafosse et racheté par le groupe Barrière, propose dans des lieux extraordinaires une cuisine d’une intense banalité. Ne portant que peu d’attention à la chose culinaire, les mondains s’y retrouvent dans un entre-soi désespérant. Rue de Rivoli, le Loulou parisien sombre dans le ridicule et le vulgaire.

Quand la Réunion s’arrange au rhum 

Parfois moins connu et réputé que ses cousins antillais, le rhum de la Réunion fête cette année les dix ans de son indication géographique (IG). Spécificités organoleptiques, place centrale du rhum arrangé, influence du bio, entretien avec Cyril Isautier, dirigeant de la maison éponyme.